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Un grand administrateur rural
LACOSTE , maire d’Ibos de 1851 à 1893.
Texte rédigé par M. Laburie, maire d’Ibos de 1928 à 1936
J’entrais à peine dans l’adolescence quand il trépassa. Mais c’était une personnalité si forte, et chacun l’enveloppait d’une telle déférence, qu’il fit sur ma jeune imagination une impression profonde. Mon souvenir a nettement conservé la vision de sa svelte silhouette d’octogénaire à peine voûtée, de sa démarche alerte, de son salut qui consistait à élever l’index de la main droite jusqu’à la hauteur de la casquette, et surtout de son masque sévère, dont les traits, accusés par une longue et intense activité, exprimaient l’esprit d’autorité et de décision..
Impérialiste jusqu’à la moëlle des os et volontiers caporalisateur, il aimait et exigeait l’ordre, la soumission , la stricte discipline. Désigné comme maire d’Ibos par décret impérial, en décembre 1851, puis suspendu à la chute de l’Empire, mais réélu à nouveau par ses concitoyens un peu plus tard, il exerça, pendant quarante années sur la commune, une vraie dictature. Mais il faut reconnaître que si parfois, il fit preuve d’une dure rigueur dont nos tempéraments s’accommoderaient difficilement, son action énergique ne connut d’autre stimulant que l’amour intense de sa chère cité et que le désir d’améliorer les moyens d’existence , souvent médiocre de tous ses administrés.
Docteur médecin par profession, il consacrait ses matinées aux malades. Le reste de son temps, il le sacrifiait avec une pleine abnégation à sa commune, dont il parcourait sans cesse le vaste territoire, et dont il connaissait à fond les ressources et les besoins.
Son activité inlassable s’exerça sur toutes les branches de l’administration communale et toutes, il les marqua de sa forte empreinte .Evidemment, il ne fut pas un hardi novateur bouleversant des habitudes séculaires et en instaurant de nouvelles plus rémunératrices. Il n’en réussit pas moins, dans le cadre des mœurs et des traditions de son temps, à développer les richesses communes, à en faciliter l’exploitation, à créer des œuvres d’assistance, à diffuser l’instruction primaire, a assainir des quartiers malsains, à embellir enfin sa cité.
Le domaine cultivable était fort étendu, et mis en valeur avec un soin extrême. Pourtant il ne suffisait qu’avec peine à l’alimentation convenable d’une population qui dépassait 2000 habitants et d’un cheptel qui comptait 3500 têtes. Lacoste qui le remarque, s’applique à développer les ressources de la communauté.
Le domaine cultivable, il l’agrandit en prélevant sur les landes incultes de vastes tranches qu’il répartit entre les familles, en imposant à chacune d’elles de les consacrer à la culture. Puis il dispute à des communes voisines, d’autres landes dont la propriété était contestable, et à coup de procès, en incorpore la plus grande partie dans le territoire de la sienne. Les greniers furent ainsi mieux approvisionnée et les pacages plus étendus.
Il remarquait cependant avec peine que ces pacages de landes trop maigres, créaient la dégénérescence du bétail. Obsédé par la vision de grasses prairies qui drapent d’une opulente verdure l’Echez et l’Adour, il rêve de tapis vert à travers sa plaine. Mais hélas ! l’élément indispensable, l’eau précieuse manque totalement. Comment faire ? Les puits artésiens sont en vogue. Pourquoi ne pas recourir à cette branche de l’hydraulique ?
Il en appelle donc à deux ingénieurs spécialistes et leur fait pratiquer un sondage. Peine inutile, l’eau n’afflue pas. Il se rabat alors sur le fameux projet de dérivation des eaux du Gave par un canal qui, à l’imitation de l’Alaric, fertilisera la plaine d’Ossun et d’Ibos. La chute de l’Empire qui entraîna sa destitution, fit malheureusement écrouler un rêve que par son énergique ténacité il aurait peut-être réalisé, et que personne ne reprendra plus jamais.
Entre temps, agent-voyer* émérite, il construisit des ponts et des aqueducs ; il élargit les chemins intercommunaux ; il ouvre de nouveaux chemins ruraux ; il trace et édifie, à travers la lande marécageuse, des voies saines, fermes et droites pour faciliter l’accès des bois, des vignes et des châtaigneraies dont les épaisses frondaisons couvrent les versants de coteaux. Pour créer ces travaux importants de voirie, il crée un atelier de charité et c’est dans cette institution calquée sur le modèle des ateliers nationaux, qu’il réalise- et durablement- une idée chère aux révolutionnaires de 1848, l’assistance par le travail. Oh certes, la « classe pauvre » n’y était pas rétribuée par des salaires copieux. Il faut tenir compte, tout de même, qu’à tous les vieillards et infirmes qui constituaient le gros des effectifs de cet atelier, il assurait une vie matérielle et épargnaient le geste humiliant de tendre la main. Ces résultats suffisent à la valeur de l’œuvre.
* Ingénieur du service vicinal
L’assistance , il ne la borna pas uniquement à cela.
Sachant, pour l’avoir maintes fois constaté, quel désastre constituait pour une famille rurale, la perte d’une tête de bétail, il fonde deux mutuelles , une pour chaque moitié de la commune, y enrôle les propriétaires, et contraint chacun d’eux à secourir celui que le malheur a frappé. Il est assez curieux de relever à ce sujet qu’il tient en défiance les maquignons, puisqu’il les exclut du bénéfice de cette entraide mutuelle.
Une des grandes préoccupations de sa carrière fut l’éducation de la jeunesse. Le « régent » de l’époque était rétribué par les parents des élèves. Mais, si modique qu’elle fut, cette rétribution restait trop lourde pour beaucoup de pères qui, impuissants à la payer, laissaient leurs enfants dans une complète ignorance. L’instruction restait donc l’apanage des propriétaires aisées. C’est ce que Lacoste n’admit pas et il y remédia par la gratuité de l’enseignement primaire pour tous les enfants- jeunes filles y compris- car proclame t’il « les enfants des deux sexes me sont également chers ». Puis il développe et complète son œuvre d’éducateur, en instituant des bourses d’entretien, en organisant des cours d’adultes et en ouvrant gratuitement, aux jeunes gens de la commune, les rayons de l’ancienne Bibliothèque populaire cantonale de Tarbes.
Grâce à lui, Ibos ne compta bientôt plus d’illettrés, et l’un de ses enfants, Bajac, put créer , à Liancourt, une des premières et des plus florissantes industries d’outillage agricole de France.
Je ne m’étendrai pas sur son œuvre d’hygiéniste. Elle fut de loin d’être négligeable cependant. Il n’y aurait, pour en juger, qu’à voir le réseau de profonds fossés qu’il creusa pour l’assainissement du quartier appelé le « Bourg » et les vestiges du beau lavoir qu’il fit édifier dans la lande.
Je m’attacherai davantage à son œuvre d’urbaniste. Urbaniste ! Le terme est peut être un peu prétentieux, s’appliquant à une commune rurale. Pourtant si l’urbanisme est l’art de donner de l’agrément à la cité, pourquoi le village ne prétendrait il pas, lui aussi, aux bienfaits de cet art ?
A ses débuts, c’est l’église qui retient Lacoste. L’église dont il sait le rôle historique, et dont il sait aussi la valeur architecturale. Elle est dans un état de délabrement qui le chagrine. Par passion d’historien et d’artiste, comme par foi chrétienne, il la restaurera et l’embellira magnifiquement. Son dessein est grand et la réalisation sera coûteuse. Qu’importe, elle est l’orgueil de la commune, il ne lésinera pas. Et pour lui refaire une beauté, c’est à des maîtres qu’il s’adresse. Au sculpteur bordelais Jaboin, il demande un somptueux maître-autel en marbre ; au verrier Gaspard, de remplacer les cloisons qui murent les meneaux des fenêtres de l’abside par les beaux vitraux au doux coloris qui s’y voient aujourd’hui ; au peintre Darré, la décoration murale ; enfin à l’entrepreneur Salles Coulumel , la réfection de la toiture, du porche et la construction d’une tribune spacieuse et robuste. Après trois ans de travaux, sa collégiale rajeunie et transfigurée, avait définitivement échangé son masque guerrier contre le visage d’une cathédrale.
Cela fait, il entreprend l’embellissement de la place publique. Il canalise le ruisseau qui la traverse et le borde de parapets en pierre de taille. L’abattoir qui s’y élevait, il le démolit, et en 1878, il édifie une belle mairie de style simple et noble, aux baies larges et hautes, et dont l’ossature, faite de blocs d’Arudy soigneusement taillés, donne à l’ensemble l’air robuste et cossu d’une belle demeure bigourdane.
Ainsi encadrée par son église, sa mairie, sa halle, la maison du notaire, et quelques autres maisons bourgeoises, la place publique avec ses rangées de platanes et de beaux tilleuls avait réellement grand air et plus d’un chef lieu de canton eut pu la lui envier.
Mais son grand amour fut sans conteste la forêt.
Les grands bois sont nos parcs d’agrément à nous ruraux, et s’ils n’ont pas la joliesse et le châtoiement des parterres fleuris, leur silence total, leurs profondeurs mystérieuses et la solennité de leurs immenses nefs de verdure ont de quoi fortement impressionner et émouvoir.
Plein donc de sollicitude pour la forêt, il s’applique à la conserver et à l’étendre. S’il avait pu doubler sa vie, nul doute qu’il aurait peuplé de grands chênes la plus grande partie de la lande stérile. Chaque année il plantait. Et pour bien marquer le caractère sacré de ce geste, c’est dans l’allégresse d’une fête de jeunesse qu’il l’accomplissait.
Le matin du mardi-gras, les jeunes gens, parés de rubans multicolores et conduisant des attelages fleuris se groupaient sur la place de l’église, et de là, se rendaient en cortège à la pépinière. Ils y faisaient choix des sujets les mieux venus, puis chacun allait transplanter les siens dans les trous creusés et préparés à l’avance par l’atelier de charité. La fête se continuait au village par des beuveries, des danses et des chansons et ce fut ainsi , au milieu des réjouissances, que s’édifièrent ces imposantes futaies qui ombragent les flancs et la base de la côte de Ger.
Du haut de cette côte, où il aimait s’asseoir, Lacoste, a du plus d’une fois , contempler son œuvre de quarante années : la mer moutonneuse des cimes des grands chênes ; la carrure puissante de l’église paroissiale ; le réseau serré des chemins ; la marie ; plus d’une fois, il a du méditer sur son œuvre sociale et éducatrice qui fut celle d’un précurseur ; plus d’une fois enfin, il a du rêver encore d’améliorations et de créations nouvelles pour accroître davantage le bien être de ses administrés et les agréments de sa cité. Son œuvre admirable, a suffit, en tout cas, à illustrer sa longue magistrature et à lui mériter la gratitude de ses contemporains.
J. LABURIE
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